• Des coulures sur le pot de miel

     

    Des coulures sur le pot de miel

    Dans le célèbre « le bon, la brute et le truand », Sergio LEONE nous gratifie à plusieurs reprises de répliques sur le mode : « dans la vie, il y a ceux qui… et ceux qui… » La plus célèbre d’entre elles est sans doute « dans la vie, il y a ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Toi, tu creuses ! » Réplique que Blondin assène à un Tuco dans une sale posture.

    Ces sentences de fractures définitives qui divisent l’humanité me semblent pourtant ne pas avoir été placées au bon endroit dans ce chef d’œuvre du western spaghetti. Car en vérité, s’il existe une partition de l’humanité, elle sépare ceux qui rangent le miel au placard avec des coulures à l’extérieur du pot d’une part, et ceux qui se servent proprement, sans en faire dégouliner hors le contenant d’autre part.

    Il faut accorder aux premiers d'être sans conteste des gourmands. Des natures partageuses aussi, peu avares d’étalement de leur bien alentour. Ils ne limitent sans doute pas leurs éclaboussures aux bords extérieurs du pot de miel ou de confiture, mais gratifient la nappe, parfois même le sol et leurs vêtements de reliquats collants de leurs libations. De même pour les miettes de pain, qu’ils dispersent à volo s’aidant astucieusement de leurs manches qui virevoltent dans des gestes larges. Sortis de table, dans la vie, leur comportement est constant. On les retrouve qui se garent à l’extrême droite des emplacements de parking, de sorte qu’une fois garé à côté d’eux, vous ne pouvez pas ouvrir votre propre portière pour sortir. Ils se rendent au supermarché en famille nombreuses et encombrent les allées des rayons. A l’hôtel, ils prennent soin de vous préconiser leur choix de programme en poussant le volume du téléviseur bien fort. A la plage, leurs chiards remuants polluent votre serviette de sable en courant comme des fous à l’intérieur-même de cette zone invisible d’intimité que les conventions civiles placent à bon escient autour de votre fatras. Ils encombrent, gênent, obstruent, asphyxient, congestionnent, étouffent le monde. Mais surtout, ils maculent l’extérieur du pot de miel et ne s’en aperçoivent même pas !

    Les seconds ont de la vie, une conception plus parcimonieuse. L’application, le sens esthétique des choses ne leur échappe en rien. Economie de mouvements pour laisser aux sens la faculté de goûter plus. Gestes lents inspirés du slow-food, afin d’autoriser le corps à engager ses processus de mastication initiateur de la digestion sans contraintes. Equilibre dans le choix des ingrédients, dans la composition diététique. L’intelligence est mise au service des nécessités physiologiques nutritionnelles. La beauté d’un filet de miel liquide coulant de la cuiller vers la tartine les émeut. Les parois intérieures d’un pot de confiture nettoyées en faux-col jusqu’au niveau du produit restant les oblige. Le bon doit être beau. Et inversement. Chez eux, le miel est à l’intérieur du pot. Pas sur les parois extérieures.

    La Providence, bien mal inspirée, a placé quelques exemplaires assez jeunes de la première catégorie sous mon propre toit. Ainsi donc, le matin, à l’heure où l’aube pousse ces trompes-la-faim hors du lit, mon intérieur rustique mais coquet se transforme invariablement en capharnaüm insalubre. Une fois ces bêtes sauvages repues, c’est le Sisyphe domestique qui, faisant preuve d’une abnégation qui l’honore, se tape le rangement et le nettoyage.

    Les miettes, passe encore. Mais les doigts collés au miel du pot le matin, décidément, j’en peux plus !


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :