• Ignorant, comme un mangeur de yaourt

    Ils sont là, bien au frais. Ils m’attendent. Au tournant du rayon beurre et autres corps gras, je pourrais les saisir les yeux fermés. La force de l’habitude. Je sais que nuitamment, des petites mains les ont réapprovisionnés, à cet endroit précis de la grande chaîne du froid. Mais je feins de l’ignorer.

    J’imagine en revanche que la grande cuve où ils ont vu le jour est bien loin de l’imprimé sur la bande de carton qui les enveloppe. De l’allégorie campagnarde, une lointaine origine bovine. Des personnages souriants qui y exécutent des entrechats pleins de blondeur, une nébuleuse impression bulgare. Je sais bien que tout est faux. Mais je feins de l’ignorer.

    Sans y penser, je les range au réfrigérateur après les avoir débarrassés du carton puis séparés dans le claquement du plastique. Je sais que le carton sera recyclé. Grâce à mes soins et à celui des hommes en fluo que la communauté de commune paie pour ça. Je sais aussi que le plastique sera incinéré, malgré la dérisoire mention « PET » au cul du pot. Avec une flamme bleue suspecte. Je sais que les poussières issues de la combustion seront un peu filtrées par les dispositifs électrostatiques de la centrale. Mais je feins de l’oublier en jetant le pot à la poubelle.

    De la thermo-formeuse où le polyéthylène du pot a pris forme, j’ignore également tout. Elabore-t-elle d’abord le contenant avant de blober les 125 grammes de produit ? Ou alors ce produit sert-il lui-même à pousser la bande de plastique préalablement chauffée, dans un moule sous la pression de la machine ? Je l’ignore. Mais je sais que cette machine est vraie. Quelque part.

    De l’opercule thermo-soudé sur le pot en revanche, je sais qu’il est trop fragile. Chaque matin brumeux, il se déchire à l’ouverture. Assez fin pour la fonction. Assez bon marché pour la marge. Trop délicat pour la traction de mes doigts malhabiles. Je me fais avoir à tous les coups. Je le sais. Mais je feins de l’ignorer.

    Combien en ai-je déjà consommé ? Combien m’en reste-t-il à avaler ? Je l’ignore. Je ne suis qu’un tube digestif ignorant et affamé.


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