• Le jour où Batman apparut chez Super U

    Je vais encore vous parler de mon Super U. Soyez attentifs je vous prie, les faits que je compte vous rapporter ci-dessous sont absolument vérifiables sur l’enregistrement de vidéosurveillance de mon supermarché.

    Ainsi donc, sacrifiant au rituel hebdomadaire peu glorieux mais nécessaire des commissions, je me trouvais samedi dernier chez mon fournisseur local habituel de produits manufacturés. L’exercice se déroulait à bon train, eu égard à l’horaire judicieusement choisi pour la faible fréquentation du lieu. Certes, quelques employés chargés du remplissage des rayons profitaient eux aussi d’un horaire un peu creux pour alimenter fébrilement les rayons en marchandises. Dans leur précipitation, ils obstruaient les allées de leurs larges palettes et de leurs cartons éventrés. Mais le déroulé de mon trajet connaissait une fluidité des grands jours de courses. Peut-être même m’abandonnai-je dans un débordement d’allégresse, à de petites glissades dans les virages, les coudes en appui sur le caddie. Mais je vous demanderai de rester bien discret sur ce point. J’ai une réputation à tenir. Merci.

    Soudain, rompant l’agréable fluidité de mon odyssée consommatrice, un obstacle humain se présenta en plein milieu de l’allée des biscuits. Freinant des deux pieds sur le carrelage lustré pour ralentir mon chargement déjà plein d’inertie, je m’approchai de ce qui se révéla être une dame. D’abord immobile, elle se rangea avec difficulté pour me laisser gentiment passer. La peine avec laquelle elle m’offrit le passage, s’aidant de béquilles initialement invisibles, m’imposa de la remercier. Dans le joli sourire qu’elle me rendit de ses dents blanches au milieu de son visage à peau noire, je pus lire que le handicap qui limitait ses mouvements s’accompagnait d’une douleur qui la faisait grimacer bien au-delà de ce qu’elle pouvait garder pour elle.

    C’est alors que, surgi de la tête de gondole qui prolongeait le rayon où nous nous trouvions, un bambin apparut affublé d’une panoplie de Batman. Le diablotin « qui avait échappé à la surveillance de ses parents » se campa sur ses deux jambes et nous fit face en bandant les muscles de ses biceps potelés en souriant. Moi et la dame qui occupions le rayon nous regardâmes un sourire en coin. Nous nous fîmes l’un à l’autre des réflexions d’une nature bien différente, comme vous allez voir.

    Là où pour ce qui me concerne, toujours prompt à semer la bonne humeur autour de moi, j’annonçais que nous étions sauvés car l’homme chauve-souris allait nous accorder sa protection, la dame considérait au contraire qu’il y a avait là matière à craindre les foudres du super-héros. Puis, en l’espace d’un instant, nous nous sourîmes une dernière fois et vaquâmes chacun à nos emplettes. Chez le super-héros à qui j’accordais la qualité de protecteur des faibles, elle voyait une menace. Un renversement complet de valeurs chez deux consommateurs lambda comme elle et moi, pas forcément férus de comics, mais soumis à cette culture de masse étasunienne.

    La pensée que selon que vous êtes handicapé ou valide, noir ou blanc, jeune ou vieux, riche ou pauvre, l’œil que vous portez sur un fait identique, l’appréciation que vous pouvez avoir d’une même situation peut différer tout au tout, m’accompagna durablement tout au long de cette journée


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :