• Le petit saut du grand sot

     

    Le petit saut du grand sot

    L’habitude en matière de trajet automobile est un piège mortel. Les statistiques sont formelles à ce sujet, plus précisément quand il s’agit des trajets domicile – travail. Vous avez remarqué, on leur fait d’autant plus confiance, aux statistiques, qu’elles confortent nos intuitions. On imagine, on l’a tous vécu ce moment où, fort peu attentifs aux risques d’un parcours mille fois sillonné matin et soir, nous-mêmes jadis si pertinents à l’examen du Code, nous sommes mués au fil du temps en limace à la conduite oublieuse voire négligente.

    Aussi, mettant en pratique l’enseignement de RAVAISSON qui rappelle fort à propos que « la répétition affaiblit la sensation », il me plait de m’adonner parfois à quelques petites fantaisies de parcours. Afin de d’atténuer cette habitude et de m’épargner cette prise de risque biquotidienne, je sacrifie à la route buissonnière du retour à la maison. Loin de la nationale, délaissant même la départementale, je goûte le vicinal. Un pas de côté champêtre pour voir les choses autrement. Là, si je ne rentre pas trop tard, je croise cet adolescent trisomique qui rentre à pieds. Surpris par la présence de mon véhicule, il m’ausculte, me jauge depuis le bas-côté. Je roule au pas pour lui éviter la chute au fossé. Je le salue. Il me répond de son sourire cordial.

    Lorsque les circonstances sont favorables, c'est-à-dire quand aucun agriculteur n’a eu la fâcheuse idée de se trouver là au même moment que moi, je m’offre le clou de ce détour bucolique : le saut du petit pont. Au passage d’un ru de drainage, là ou aujourd’hui la DDE enterrerait une simple buse préfabriquée, des cantonniers ont, il y a bien longtemps, construit un petit pont. Il fut un temps béni en effet, où les cantonniers disposaient de temps pour de genre de fantaisie rurale. Il fut un temps béni où il y avait des cantonniers, devrais-je dire ! Cet ouvrage sommaire confère très localement à la zone une bosse franche dont la courbe en tremplin ne manque pas de surprendre. Idéalement situé au beau milieu d’une ligne bien droite de quelques centaines de mètres, il peut être franchi après une bonne prise d’élan. Donc, tout en respectant la limite de vitesse qui sied à ce lieu, mais bien au-delà du raisonnable, je fais ronfler mon demi-V8 avec l’objectif de passer la zone aux environs de 80 kilomètres à l’heure à mon compteur.

    Là, pour un quart de seconde, j’offre un décollage des quatre roues à mon véhicule, qui atterrit lourdement sous le contrôle vigoureux de mes bras sur le volant de la direction assistée.

    Les suspensions claquent. Je leur impose la saine visite de zones de travail qu’elles ne pratiquent jamais ailleurs. Pour la voiture comme pour le chauffeur, l’hygiène d’une mécanique trop bien huilée.

    « L’habitude, ce confort mortel », disait le très machiavélique MITTERRAND, qui connaissait un rayon en matière de coups tordus. Le petit saut du grand sot. J’y pense à chaque décollage.


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