• Le zooscope automobile

     

    Les enfants qui s’ennuient à l’arrière des voitures, regardaient jadis le paysage. Négligés par leurs parents qui aujourd’hui les gratifient de programmes culturels à l’arrière de leurs appuie-têtes, ils trainaient leurs yeux mélancoliques sur la campagne. Divaguant sur de mornes pâturages,  languissant sur les bois du bord des routes, ils perdaient gravement leur temps en rêvant.

    En région viticole, les vignes offraient le spectacle d’une sorte de zooscope automobile. Vous savez, le zooscope est cette boite inventée au XIXème siècle, qui tourne autour d’un axe vertical, avec des fentes à travers lesquelles ont voit des images d'animaux qui s'animent. Donc, en zieutant les vignes perpendiculairement à travers les vitres d’une voiture, on voit les rangs défiler un peu comme dans un zooscope. Plus papa va vite, plus l’impression est frappante. Sauf que là, le film est un peu morne. On a la technique super top, mais le contenu est passablement indigent. Un peu comme sur les écrans des appuie-têtes actuels, en somme…

    La technique du zooscope automobile atteint des sommets lorsqu’on longe des plantations de peupliers. Car le peuplier est planté. Presque toujours. Pour assécher des parcelles humides. Un peu comme l’eucalyptus sous d’autres latitudes. Il pousse assez vite. C’est donc un bois de petite qualité, tout juste bon à faire de cageots ou des allumettes. Pour les essences nobles genre chêne ou merisier, dame nature exige du temps. Bois de rendement, le peuplier est donc planté sans poésie aucune, en rangs équidistants et avec un espacement également équidistant, de sorte que l’on peut avec un peu d’esprit géométrique y construire toutes sortes de directions pour notre zooscope. Une perpendiculaire à la route, une à 45 degrés et plein d’autres encore qui offrent des rangs plus serrés.

    L’autre jour, je me faisais transporter mollement à l’arrière d’une berline façon nabab. Après quelques kilomètres, la conversation s’épuisa. Alors, faute d’écran plat sur le siège de devant, j’ai cherché les plantations de peupliers. Quand tout à coup, dans le soleil du soir, une parcelle apparut au loin. Trop loin malheureusement pour exercer mes talents zooscopophile. Alors je me suis contenté des reflets du soleil couchant sur le feuillage doucement agité par la brise. Elle donnait dans un vert très pâle, presque jaune. Le petit pan de mur jaune de Proust n’était pas loin de ce tableau sylvestre, je pense.

    Avec un peu plus de poésie, de culture et moins d'écrans à la con, on doit pouvoir rendre les enfants plus heureux.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    clo chapuis
    Dimanche 23 Septembre 2012 à 22:01

    Première flambée de la saison. A défaut de pieds de parasol en bois exotique, le recours au cageot s'impose. Son craquement complaisant sous la semelle ramène à cette jolie évocation de peupleraies (et à celle des madeleines impropres à la consommation). Le cageot redevenant peuplier , surgit un souvenir un peu tremblé:cette façon si particulière de l'arbre de prendre la lumière, et le bruissement de ses feuilles qui appelle instantanément le murmure d'un ruisseau...

    Voilà, ça m'est revenu:

    "Est-ce d'abord des libertés, l'espérance d'une plaie vive, qu'à votre cime vous portez, peuplier à taille d'ogive?"(René Char, Les Matinaux)

    Merci pour cette douce dérive au coin du feu.

    Clo Chapuis

    2
    Bicycle Repair Man Profil de Bicycle Repair Man
    Mercredi 26 Septembre 2012 à 15:19

    Merci pour ce commentaire. Toujours un plaisir de lire un ver de Char !

    3
    Jeudi 17 Janvier 2013 à 12:04

    C'est lors de longs trajets Alsace-Bretagne ou Normandie-Provence, sur les nationales des années 70, que j'ai certainement développé mon imaginaire (et épuisé ma mère) : je racontais des histoires, inventais des jeux, faisais la radio (speakerine, news et derniers tubes inclus!), commentais le paysage ...

    Je comprends le zooscope mais je n'ai jamais beaucoup aimé ces plantations géométriques, qui enlèvent tous les mystères du fouillis des forêts.

    Qu'importe les jeux des uns et des autres, pourvu que ta dernière phrase ait encore de nombreux adeptes  :)

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :