• Mémé s'étiole

     

    Mémé s'étiole

    J’ai dans mes placards un petit trésor constitué d’un lot de bols. Des bols rebelles à la modernité : un liseré métallique leur interdit le micro-onde. Ces modestes pièces de vaisselle constituent l’intégralité du pauvre leg de ma Mémé. C’est vous dire comme j’y tiens. J’y dévore mes céréales chaque matin, j’ai donc quotidiennement une pensée pour elle, qui se flétrit dans sa maison de retraite.

    Mémé se dépérit. Le processus inéluctable a débuté voici une poignée d’année. Au début, elle perdait simplement la boule, comme on disait entre nous, transformant un jour l’intégralité de son hectare de potager en champ de pommes de terres. Son mètre cinquante de muscles sexagénaires trottinant dans ses sabots de bois ne rencontrait pas sa limite à cet effort. Sa longue existence ne trouvait rien de plus normal que de labourer la terre, encore et toujours. Cet exercice du corps et de la tête la rassurait, je pense.

    Puis elle s’est mise à oublier de se nourrir. On n’a pas pu la laisser vivre seule dans sa maison, qui plus est, chauffée par un poêle qu’elle commençait à oublier d’allumer l’hiver. Trouver une aide à domicile compatible avec son caractère sauvage fut tenté... en vain. Ses enfants lui ont donc trouvé une maison de retraite très bien, proche de chez eux.

    Depuis, telle une rose délicieuse au crépuscule, elle s’étiole doucement, les yeux baissés, serrant très fort entre ses mains un sac contenant quelques mouchoirs à carreaux, nos cartes postales gondolées et des madeleines écrasées.

    Peut-être oublie-t-elle avec soulagement ce que fut sa condition d’épouse de métayer.

    Souhaitons qu’elle ait oublié qu’à l’hiver 54, sa chaumière s’écroula, ensevelissant tous ses biens et la laissant au beau milieu des champs avec ses trois enfants en bas âge.

    Peut-être se souvient-elle des cantiques en breton qu’elle chantait à noël de sa voix aux tremolos inimitables.

    Peut-être a-t-elle oublié qu’elle n’a jamais rien entendu au breton officiel parlé à RENNES, elle qui est née dans le bas-vannetais chuinté qu’on lui a interdit de parler à l’école.

    Peut-être a-t-elle oublié ces douzaines de crêpes qu'elle confectionnait, voutée dans l'âtre, pour notre nuée de petits cousins excités.

    Peut-être ne se souvient-elle pas qu’elle votait à droite, comme beaucoup de pauvres alors ici, par fidélité à la Sainte Anne. Peut-être aussi à cause de l'esprit de rébellion atavique qui imprègne la région, et qui conduisit ses ancêtres dans les pas du Roi de Bignan, il y a bien longtemps.

    Peut-être même, a-t-elle oublié les jurons blasphématoires de Pépé, qui lui imposaient de se signer sous peine du pire !

    Elle se perd doucement, croit-on.

    Délicieusement, je pense, pour ma part. Car tout résigné que paraisse son visage fripé, je sais à son regard espiègle et clair comme l’eau du lavoir, qu’elle reconnait encore en moi le petit bonhomme qui gambadait au milieu des poules de sa basse-cour. Car c’est moi qui l’ai faite grand-mère. Elle n’avait pas 50 ans.


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  • Commentaires

    1
    AMP
    Mercredi 23 Mai 2012 à 03:50
    AMP

    Beau texte. J'apprécie la voix qui parle dans ce blog.

    2
    Jeudi 17 Janvier 2013 à 10:28

    J'aime ces hommages à nos (meilleures) mamies ; le tien donne envie d'en savoir plus sur ce que fut sa jeunesse, sa vie.

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