• Vieillir avec son coiffeur

    Vieillir avec son coiffeur

    J’imagine qu’avec un tel titre, cette page ne manquera pas de susciter l’intérêt du vaste lectorat gay de ce cahier. Bien que je lui souhaite, à ce lectorat, tout le bonheur du monde, je vais sans doute le décevoir, car mon élucubration présente ne lui est pas particulièrement adressée.

     

    On ne peut pas me soupçonner d’excès de délicatesse efféminée. Cependant je confesse apprécier le passage mensuel « au » capilliculteur. Les doigts délicieusement tripoteurs de Samantha, la shampooineuse, le ballet des coiffeuses pomponnées et odorantes, la musique choisie, la lecture de magazines masculins allochtones, tout concourt à me faire passer un bon moment chez mon coiffeur.

    Souvent, le rendez-vous pris à l’issue d’une journée de travail fort chargée me place en situation de lutte lourdement inéquitable contre la douce torpeur de l’endroit. Alors, l’attentive Samantha me porte un café défibrillateur bien serré qui me redresse la nuque pour le temps de la tondeuse.

    Pas de fioriture, un style très subtilement limité mais efficace, la coupe est immuable. Le dialogue autour du siège qui m’est attitré au salon souffre tout aussi peu de fantaisie. Cyclisme, jardinage, vagues considérations sur la conjoncture, les invariables sujets sont peignés sur un ton empreint de la sagesse consensuelle qui sied à la circonstance. La passion des idées n’a pas de place en ces lieux . Les excès d’humeurs pourraient se révéler dangereux pour mes oreilles.

    Sept ans bientôt que je suis fidèle à Christian. Plus jeune pourtant, j’eus à souffrir une inconstance géographique consécutive à une mobilité professionnelle pathologique. Je connus donc de nombreux salons, diverses fortunes dans ma coupe, et des Samantha occasionnelles…

    Les années passent, les cheveux châtain se piquent de gris. Le front se creuse. Christian demeure.

    La sédentarité constitue à mes yeux le mode normal d’organisation de la vie en société depuis le néolithique. C’est celui que j’ai élu. Son sens profond se rappelle chaque fois à mon souvenir chez Christian. Chaque passage mensuel sous ses doigts forme en quelque sorte un rendez-vous avec la constance de cet engagement qui est le mien. Je n’ai qu’un vœu, vieillir entre ses mains.


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 17 Janvier 2013 à 11:17

    Si l'exemple choisi ne me "parle" guère (je vais chez le coiffeur le moins possible), ce qu'il évoque de l'ancrage au sein d'une "tribu" - finalement, c'est de cela qu'il est question - remue mon petit coeur de nomade.  :)

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